Mohéli. Minuscule bout de terre de l'archipel des Comores, en pleine osmose avec ses tortues marines, réussit le pari de l'éco-tourisme. Au cours d'une projection à Kélonia, nous avons rencontré Maturafi, Anrifoudine et Daan Ouni, principaux acteurs d'une préservation sans faille de l'environnement. “Mohéli, île nature” montre comment tout un système vertueux s'articule autour d'Itsamia”.
Nous avons honoré l'invitation de Kélonia cette semaine. Bien nous en a pris... Le film “Mohéli, île nature”, projeté mardi après-midi, valait vraiment le détour. En quelques minutes, les images nous immergent dans ce qui n'est plus un doux rêve : une population en parfaite harmonie avec ses tortues, presque sacrées. Un village, Itsamia, dévoué à sa “cause nationale”, un animal.
Pour résumer cette histoire d'amour, un chiffre : la population de tortues croît là-bas de 20% par an, alors que les îles éparses avancent généralement un chiffre entre 6 et 13%. Un surprenant modèle de développement durable, intimement lié au concept prôné d'écotourisme. Kélonia et l'Association pour le développement socio-économique d'Itsamia (Adsei) collaborent depuis une dizaine d'années, autour de leur thèmes de prédilection. Originaires d'Itsama, les deux éco-gardes Maturafi et Anrifoudine, ainsi que Daan Ouni, éco-guide, ont été conviés à La Réunion dans le cadre de la convention de jumelage. Objectif : par le biais d'échanges, assurer un co-développement fondé sur les tortues marines. “Nous leur avons apporté des informations scientifiques mais laissé le choix sur leur développement”, explique Stéphane Ciccione, directeur de Kélonia. Insistant par ailleurs sur “la fierté de travailler” avec des “gens très investis” pour leur nature.
“Je n'aime pas le mot touriste”
Mohéli, 38 000 habitants, présente certes un terrain favorable pour préserver au mieux sa faune et flore : reculée, peu peuplée. Cette terre n'échappe pas malgré tout aux grandes menaces : réchauffement climatique, poussée démographique qui pèse sur des forêts garantes de l'écosystème, etc. Mais aujourd'hui, Mohéli tient une première victoire. Celle d'avoir su opérer un savant mélange entre touristes et tortues. Les premiers viennent voir les secondes sans jamais les mettre en péril. Comment ? Tout d'abord, en évitant l'emploi d'un des deux termes. “Je n'aime pas le mot touriste, cela me fait peur”, affirme sans détour Daan Ouni. Dans ses contrées lointaines, il a parfaitement conscience des ravages engendrés par les débarquements de masse. Pas question de reproduire ces schémas destructeurs. Bien au contraire, “le visiteur prend connaissance d'une charte, ce qu'il faut faire et ne pas faire”. Dès l'arrivée dans la capitale, à l'aéroport de Fomboni, une maison de l'éco-tourisme accueille les passagers, qui se voient proposer divers circuits et bungalows construits par les associations villageoises. Une fois seulement qu'il aura montré patte blanche, le touriste aura le droit alors de découvrir les richesses uniques de Mohéli, une végétation luxuriante, un des 34 hauts-lieux de la biodiversité dans le monde, des espèces endémiques comme la fameuse chauve-souris de Levingstone de deux mètres d'envergure. Et s'il fait un écart, un habitant se chargera très rapidement de le remettre dans le droit chemin.
Longtemps mangée et source de divisions, la tortue a ainsi très rapidement gagné ses lettres de noblesse. A tel point qu'aujourd'hui, elle a quitté les assiettes pour susciter le plus grand respect de tous. On la surnomme même la “Députée d'Itsamia”. Car la population a bien conscience que l'animal motive la venue d'étrangers. Ce qui favorise également l'engagement d'autorités et un soutien indispensable. Une prise de conscience marquée par la naissance de l'Adsei, en 1991. “Grâce à la tortue, Itsamia est devenue un village emblématique, même si on a eu des difficultés à convaincre de ne plus les tuer”, confie Daan Ouni. Dans la foulée naissait le Parc Marin de Mohéli, couvrant presque la moitié de l'île. Il présente la particularité d'être “cogéré par les communautés villageoises”. La gestion participative est un concept bien connu de tous.
“Il n'y aura jamais trop de monde”
Grâce à cette mobilisation exemplaire, déclenchée par des personnages forts charismatiques comme Daan Ouni, plus question désormais de toucher à la sainte tortue. Tranquillité est assurée aux femelles qui débarquent jusqu'à 60 dans une seule nuit, pour les pics de ponte. “Trois équipes se relaient en permanence pour débusquer des braconniers encore présents. Il est très difficile de les choper tous, nous avons des problèmes de communication car n'ayant pas de portables”, regrette-t-il. “Mais nous sommes infatigables avec les braconniers. Entre la sensibilisation et l'éducation à l'environnement, nous n'arrêterons jamais”.
Cet engagement a séduit les bailleurs de fonds internationaux qui ont soutenu le village, contribué à son désenclavement en construisant une route. Aujourd'hui, le petit village d'Itsamia fait figure d'exemple dans le monde entier avec un éco-tourisme qui prend là tout son sens. Avec seulement quelques centaines de touristes par an, Mohéli apparaît encore à l'abri pour un certain temps. Méconnue d'une part. Sans oublier le parcours du combattant pour y atterrir. Jusqu'à quand ? “Il n'y aura jamais trop de monde”, répond Daan Ouni, comme pour mieux repousser le mauvais sort. “On ne veut pas être englouti dans un fleuve”.